Studio Théâtre de Vitry

Théâtre

de Vitry

ÉDITO JANVIER - JUIN 2026

JANVIER - JUILLET 2026

C’est une his­toire d’échelles.

Un jour d’octobre, un camion a livré au Studio-Théâtre une palette chargée de cartons de livres. Il s’agit de 250 exem­plaires des Cahiers du Studio, une revue dont nous avons élaboré le premier numéro tout au long de l’année. Ils sont bleus à l’ex­té­rieur et souples comme des cahiers d’école. En les cour­bant, on peut les faire tenir dans une poche. Mais quand les 250 exem­plaires em­bal­lés sont empilés sur une palette au milieu de notre petit pa­vil­lon, c’est massif et in­con­tour­nable. C’est une mon­tagne.

Au même moment, un stock de la même quan­tité est arrivé dans un en­tre­pôt à Lagny-sur-Marne. Ce sont les exem­plaires qui par­ti­ront vers les li­brai­ries, au gré des com­mandes. Dans ce hangar hé­ber­geant des cen­taines de mil­liers de livres, notre palette est un grain de pous­sière.

Ce matin, j’ai essayé d’acheter une place sur in­ter­net pour un concert qui aura lieu en mars pro­chain à Bercy. Quand l’écran de l’or­di­na­teur a affiché que 46 000 per­sonnes étaient devant moi dans la file d’attente, j’ai con­si­déré que ce concert se joue­rait sans moi.

Début dé­cembre, le troi­sième Week-end au Studio a eu lieu. Plus de cin­quante per­sonnes ont partagé la maison deux jours durant. Cin­quante per­sonnes, c’est peu. Mais au Studio-Théâtre, c’est le maximum.

Quand on est sur place, voir arriver cin­quante per­sonnes par la porte d’entrée, toutes ayant choisi de con­sa­crer leur week-end à faire du théâtre avec des inconnu·es, ça im­pres­sionne.

À l’échelle du Studio-Théâtre, ces cin­quante per­sonnes-là, jouant, man­geant, parlant, tâ­ton­nant pendant deux jours, c’est « un monde ».

Cédric, le ré­gis­seur général du Studio-Théâtre, a dit ça le di­manche soir. Il a dit qu’un monde s’était formé là, le temps du week-end. Per­sonne n’aurait pensé à le dire comme ça mais une fois la chose dite, elle sem­blait juste.

J’ai aussi repensé à une phrase lue dans un livre à la cou­ver­ture bleue et souple mais qui n’est pas le premier numéro des Cahiers du Studio :

« On ne tra­vaille pas pour l’avenir, on tra­vaille pour creuser un écart, un sillon tracé dans le présent, pour in­ten­si­fier l’ex­pé­rience d’une autre manière d’être.* »

J’ai essayé de voir ce qui avait pu faire advenir un monde de cette taille et de cette durée. J’ai relevé quelques hy­po­thèses dans le dé­sordre : l’échelle par­ti­cu­lière du Studio-Théâtre, la mul­ti­tude des ma­nières d’être là, la gra­tuité, la pluie in­ter­mit­tente, notre goût de l’in­cer­ti­tude, le fait que tout le monde joue et que tout le monde regarde sans ex­cep­tion…

L’étude est en cours mais je peux déjà poser que l’échelle est une con­di­tion à ne pas né­gli­ger, même si elle n’est pas une ga­ran­tie.  

> ADRIEN BÉAL ET L'ÉQUIPE DU STUDIO-THÉÂTRE



*Jacques Ran­cière, En quel temps vivons-nous ?, La Fa­brique édi­tions, 2017.