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ciseaux, papier caillou est l’un des premiers textes abordés par le Comité des Lecteurs du Studio-Théâtre. Il est apparu à tous comme l’un des plus intéressants, tant par la profondeur de son propos que par la qualité poétique de son écriture. Il s’est imposé à nous comme notre prochain projet de mise en scène.


ciseaux, papier, caillou
de Daniel Keene

Répétitions au Studio-Théâtre en mars 2010
création à la Maison de la Culture d’Amiens le 20 avril 2010
représentations au Théâtre National de la Colline du 5 mai au 5 juin 2010

Tournée :
Théâtre National de Toulouse du 4 au 10 novembre 2010 
Comédie de Reims du 17 au 20 novembre 2010 
Maison de la Culture de Bourges les 30 novembre et 1er décembre
Théâtre National de Strasbourg du 14 au 22 janvier 2011
Le Carreau à Forbach les 27 et 28 janvier 2011 
Théâtre de la Réunion les 30, 31 mars et 1er avril.

© DJ

Traduction Séverine Magois, Éditions Théâtrales
Mise en scène, scénographie et lumière Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau
Costumes Olga Karpinski
Son Isabelle Surel

avec Carlo Brandt, Marie-Paule Laval, Camille Pélicier-Brouet, Philippe Smith

Production : Studio-Théâtre de Vitry, Maison de la Culture d’Amiens, Théâtre National de la Colline, Comédie de Reims, Maison de la Culture de Bourges.
Production déléguée : Maison de la Culture d’Amiens


"ciseaux, papier, caillou" (Extrait)
envoyé par M-Benranou.

Daniel Keene a choisi d’écrire des pièces courtes, aux dialogues raréfiés, dont les mots souvent restent coincés dans la gorge des protagonistes, nous laissant suspendus à leurs silences. C’est par ce silence, fait de pudeur et de manque que nous devons les approcher. « Au mieux, les mots peuvent suggérer la réalité d’une expérience, dit Daniel Keene, mais ils ne peuvent jamais la contenir ; ils sont, si vous voulez, l’ombre de l’expérience. Nous pourrions peut-être les appeler les résidus de l’expérience : ils sont tout ce qui reste, ils sont les cendres que nous tamisons, cherchant à découvrir l’énergie du feu qui les a créées»

Avec les moyens de l’ellipse, de la pause, du regard, de la respiration, Keene explore ce qui circule entre les êtres et ne trouve qu’incomplètement son chemin par les mots. Le corps entier est convoqué pour exprimer ce qui relève de l’informulé, proposant ce qu’on pourrait appeler une poétique de la présence.

Aucun discours dans ce théâtre, aucune théorie, mais des agencements, des rapports, saisis, entrevus, qui laissent sourdre avec une très grande justesse tout le désarroi dans lequel l’être humain – qui n’est pas un héros – peut se trouver, une fois privé des quelques repères que l’histoire et la société ont bien voulu lui concéder. Le texte de Keene ne dit pas, il agit. Au détour d’une phrase, d’un silence, d’un geste, les êtres de Keene nous bouleversent comme par inadvertance.

« Il devrait être possible d'écrire des pièces qui intensifient l'expérience en refusant d'inclure quoi que ce soit de superflu. » Dans ses pièces courtes Daniel Keene réalise ce paradoxe. Grâce à l’extrême précision de son écriture, à son économie rigoureuse, il matérialise des figures contemporaines d’une densité incroyable, leur conférant une dignité à la hauteur des grands personnages tragiques.

Pré-maquette de la scénographie © DJ

ciseaux, papier, caillou est l’une de ces pièces courtes qui prennent la forme du poème dramatique. Le réel y est abordé de plein fouet et pourtant rien n’y est ordinaire. Kevin, le tailleur de pierre au chômage, sa femme, sa fille, son ami et un chien ont les visages à la fois familiers et énigmatiques des statues aux porches des cathédrales. En-deçà et au-delà de la réalité que nous croyions connaître, Keene ouvre ces figures dessinées comme des bas-reliefs aux traits simples et les déploie sur un fond d’universelle obscurité.
Un homme a perdu son emploi. Tailleur de pierre, il a passé sa vie à la tâche simple et brute d’équarrir des blocs. Par son effort physique il donnait forme à de la matière et prenait ainsi part à l’effort général de vivre. Privé de ce qui donnait sens à son existence même, il vacille entre sa propre disparition et le sentiment d’appartenir à une humanité qui l’abandonne. Le tailleur de pierre aime sa famille, s’est donné entièrement à son travail, sans réserve, sans méfiance. Le vide creusé en lui par la privation de toute implication concrète, la trahison que représente la rupture du contrat social qui le liait au monde dans un rapport de double dépendance, ouvrent en lui un espace nouveau d’interrogation et de trouble. C’est cette interrogation qui constitue l’espace même du théâtre de Keene, baignant tous les échanges dans une sorte d’étonnement douloureux et lucide, dénudant les âmes et les laissant paraître dans leur pauvreté radicale.

Mais la pièce de Daniel Keene, loin de tout misérabilisme, nous fait aussi percevoir comment l’être humain, lorsqu’il est dépouillé de tout, lorsqu’il a les mains vides, sous un ciel tout aussi vide, se débat pour rester vertical, et d’une certaine manière fait acte de création, en se créant lui-même.

Passant de l’univers d’August Stramm à celui de Daniel Keene, du début du XXe siècle au début du XXIe, d’un langage qui par sa déconstruction tentait de saisir le tréfonds des pulsions humaines exacerbées à une langue plus linéaire, trouée de silences d’une densité minérale, qui saisit la tragédie du quotidien, nous nous aventurons sur un territoire nouveau, chaque projet nous obligeant à aller voir « ailleurs ». Dans ciseaux, papier, caillou, cet ailleurs est plus près de nous dans le temps, plus éloigné dans l’espace – Daniel Keene est australien –, et c’est aussi de cette terre-là qu’il parle.

Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau


L’origine de ciseaux, papier, caillou par Daniel Keene

L'origine de la pièce est très simple ; elle m’a été inspirée par l'expression que j’ai vue sur le visage d'un homme. Cet homme, je l’avais croisé à plusieurs reprises. Ses deux petits enfants, un garçon et une fille, fréquentaient la même école que le plus jeune de mes fils.
J'attendais devant la grille de l'école pour récupérer mon fils à la fin de la journée. Cet homme, appelons-le K., attendait lui aussi. Il avait dans les quarante-cinq ans et portait une salopette grise. Il boitait légèrement. Nous nous sommes salués d'un signe de tête. Quand ses deux petits enfants ont franchi la grille en courant, il s'est penché et a pris la petite fille dans ses bras. Son fils s'agrippait à sa jambe. Tous les deux parlaient en même temps, racontant leur jour d'école à leur père. Il y avait beaucoup d'autres parents qui se pressaient autour de la grille. Deux femmes non loin parlaient justement de K. Elles avaient appris qu'il avait perdu son travail récemment. Les enfants continuaient de franchir la grille, s'agglutinant autour des adultes, riant, criant, courant, heureux que leur jour d'école ait pris fin. Quelqu'un derrière moi a lancé le nom de K. Il s'est retourné et j'ai vu sur son visage une expression difficile à décrire. Son visage paraissait terriblement nu, terriblement ouvert ; rien n'y était dissimulé. Son expression était celle d’un homme à la fois innocent et vaincu, plein d'espoir et pourtant perdu. C'était l'expression d'un jeune garçon, mais pleine d'une espèce de lassitude et de résignation. Il se tenait là, au milieu d'un océan d'enfants, à côté des deux qu'il aimait, mais pour moi c'était comme si la plus infime rafale de vent pouvait l'emporter, qu'une averse suffirait à le dissoudre. Il avait l'air d'un homme aussi fragile que du papier.

Son visage ensuite ne m'a plus quitté, pendant des semaines. J’ai même rêvé de lui. Dans mon rêve, il était seul, marchant quelque part, dans un lieu que je ne reconnaissais pas, vêtu de sa salopette grise, boitant légèrement. Je ne savais pas où il allait. Mais je me sentais obligé de le suivre.

Mon plus vif désir quand j'ai commencé à écrire ciseaux, papier, caillou, c’était de créer un personnage dont on puisse dire que c'est « un homme bien », quelqu'un dont la famille comptait plus que tout, qui était fier de pouvoir prendre soin d'elle. Quand un tel homme perd son travail, il perd beaucoup plus que ça. Il perd le sens de ce qu’il vaut, il perd la réalité qui le définit. Il doit essayer de se recréer. Comment peut-il faire ça ? De quels outils dispose-t-il ? Il doit s'atteler à la tâche les mains vides. Il doit créer quelque chose à partir de rien, c'est du moins ce qu'il doit ressentir.

Je voulais que le tailleur de pierre de ciseaux, papier, caillou ressemble à K., mais pas littéralement ; je voulais que le tailleur de pierre soit aussi nu et fragile, aussi innocent, aussi perdu. Je voulais créer quelque chose qui donne un sens à cette expression que j'avais vue si fugitivement sur le visage de K., une expression qui me semblait raconter l'histoire de sa vie.

(extrait d’un entretien réalisé à l’occasion de la création,
en portugais, de ciseaux, papier, caillou
au Teatro Municipal de Almada de Lisbonne, en avril 2007)

Traduction Séverine Magois


Daniel Keene

Daniel Keene est né en 1955 à Melbourne (Australie), il écrit pour le théâtre, le cinéma et la radio depuis 1979, après avoir été brièvement comédien puis metteur en scène. Cofondateur et rédacteur de la revue Masthead (arts, culture et politique), il a également traduit l'œuvre poétique de Giuseppe Ungaretti.

De 1997 à 2002, Daniel Keene a travaillé en étroite collaboration avec le metteur en scène Ariette Taylor. Ensemble ils ont fondé le Keene/Taylor Theatre Project qui a créé trois de ses pièces longues et une trentaine de ses pièces courtes (dont six ont été reprises au Festival de Sydney 2000).

Il a par ailleurs noué une fidèle relation de travail avec le réalisateur australien Alkinos Tsilimidos qui a porté à l’écran Silent Partner (2000), Tom White (scénario original – Festival International du Film de Melbourne, 2004) et Low (sous le titre EM 4 Jay, 2006).

Ses pièces ont été jouées en Australie, mais aussi à New York, Pékin, Berlin, Tokyo, Lisbonne… Certaines d'entre elles ont été distinguées par de prestigieux prix dramatiques et littéraires.

Après une assez longue traversée du désert dans son propre pays, The Serpent's Teeth a été créée par la Sydney Theatre Company, au prestigieux Opera House, en avril-mai 2008.

Depuis 1999, nombre de ses pièces ont été créées en France, en particulier : Silence complice (Théâtre National de Toulouse, octobre 1999 / Théâtre de la Commune d'Aubervilliers, mars 2000, mise en scène Jacques Nichet) ; La pluie (Théâtre de La Commune, avril 2001, manipulation et jeu Alexandre Haslé) ; Terminus (Théâtre national de Toulouse, mars 2002 / Théâtre de la Ville-Les Abbesses, mai 2002, mise en scène Laurent Laffargue) ; La Marche de l'architecte (Festival d'Avignon 2002, Cloître des Célestins, mise en scène Renaud Cojo) ; Moitié-moitié (L'Hippodrome, scène nationale de Douai, janvier 2003, mise en scène Laurent Hatat) ; Ce qui demeure (7 pièces courtes) (Maison des métallos, Paris, septembre 2004, mise en scène Maurice Bénichou) ; Avis aux intéressés (Théâtre de la Commune, septembre 2004, mise en scène Didier Bezace) ; Puisque tu es des miens (Théâtre de l'Opprimé, Paris, novembre 2004, mise en scène Carole Thibaut)…

Il écrit régulièrement des textes à la demande de compagnies et de metteurs en scène français : les paroles ; la terre, leur demeure ; Cinq Hommes ; Le Veilleur de nuit

En juin 2009, L’Apprenti, son premier texte Jeune public, se voit décerner le prix « Théâtre en pages », mis en place par le Théâtre National de Toulouse et le Conseil Général de la Haute-Garonne.

Silence complice, Terminus, avis aux intéressés, le récit et Quelque part au milieu de la nuit ont également été diffusés sur France Culture.
Son œuvre, publiée pour l'essentiel aux éditions Théâtrales, est traduite et représentée en France et sur l'ensemble des territoires francophones par Séverine Magois.

Réponse de Daniel Keene au spectacle de Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau.

© M.-C. Soma

 


ciseaux, papier, caillou
Extraits de la revue de presse

Le Monde, 15/05/10

UN HOMME APRÉS LA PERTE DE SON EMPLOI
« Ciseaux, papier, caillou », de l'Australien Daniel Keene,
au Théâtre de la Colline, à Paris

Que deviennent les mains d'un homme, quand elles sont devenues inutiles ? Au Théâtre de la Colline, à Paris, ces mains, qui appartiennent à un acteur magnifique, Carlo Brandt, résument une tragédie ordinaire, et bouleversante : celle que vit un homme après la perte de son emploi, dans Ciseaux, papier, caillou, de l'auteur australien Daniel Keene.
Le sujet n'a rien d'original, mais on l'a rarement vu traité avec une telle justesse d'approche, d'écriture - textuelle et scénique - et de jeu. L'homme qu'incarne Carlo Brandt avec tant de force concrète et poétique était tailleur de pierre. Depuis dix-huit mois, depuis que la fabrique où il travaillait a fermé, il ne sait plus que faire de ses mains, qu'il ne peut plus employer qu'à fumer, et de son corps, carcasse trop grande pour le petit appartement où il vit avec sa femme et sa fille, Bridget, qui a 15 ans.
Il ne sait plus, surtout, comment vivre avec elles, sa femme et sa fille, qui sont « les trésors de son coeur », mais à qui ces mains-là ne peuvent plus rien donner. Alors il sort de la maison où il ne trouve pas sa place, cet homme littéralement sidéré par ce qui lui arrive.
Il va à l'église, parler avec la madone qu'il a sculptée. Il part promener sa vieille chienne, que sa fille trouve inutile, comme lui l'a été jugé par la société. Ou il retrouve son vieux copain, au chômage lui aussi, à l'agence pour l'emploi ou au bar, où ils forment une sorte de duo beckettien aussi drôle que tragique.
Dit comme ça, cela pourrait sembler banal, mais c'est au contraire universel, grâce à l'écriture minimaliste et musicale de cet étonnant auteur australien de 54 ans, Daniel Keene, que l'on ne cesse plus de découvrir en France, ces dernières années : bien peu savent comme lui s'emparer d'une réalité sociale sans une once de misérabilisme, en la restituant dans sa vérité humaine et individuelle, en rendant justice aux êtres, à leur mystère.
Daniel Jeanneteau, qui fut longtemps scénographe de Claude Régy, mais s'impose depuis quelques années comme un metteur en scène sensible et exigeant, et Marie-Christine Soma, par ailleurs une des plus grandes éclairagistes de théâtre en France, cosignent la mise en scène, qui s'inscrit dans l'univers de Daniel Keene avec une lumineuse évidence.
Mouvements secrets
L'espace épuré, découpé par des lumières magnifiques et divisé par un rideau translucide derrière lequel se jouent les scènes plus oniriques, laisse toute la place aux acteurs, ou plutôt aux êtres dont ils mettent à nu les mouvements les plus secrets : Marie-Paule Laval (la mère), Camille Pélicier-Brouet (la fille), Philippe Smith (l'ami), sans oublier la chienne Catimini.
Quant à Carlo Brandt, c'est peu de dire qu'il fait exister cet homme qui a perdu ce qui donnait un sens à son existence et qui, les mains vides, sous un ciel vide, se bat pour rester debout. Cet homme qui, à la fin, ne sait que dire cette phrase d'une simplicité magistrale, à l'image de l'ensemble de ce spectacle : « L'heure est terrible. »

Fabienne Darge


Télérama, 22-28/05/10

LA CHRONIQUE DE FABIENNE PASCAUD

(…) Un tailleur de pierre est anéanti par son licenciement ; ne trouve plus ses repères ; ne sait plus parler à sa femme, à sa fille, à son meilleur ami ; retourne juste errer dans la carrière où il a travaillé des jours et des jours, adorant son métier jusqu'à sculpter une sainte vierge qu'il a extraite de la masse, lui qui n'avait jamais appris la sculpture. Le chômage le laisse inerte ; corps abandonné dans une société dont il ne veut plus partager les codes. En séquences brèves, quasi cinématographiques, Daniel Keene témoigne d'une perdition. Et avec d'autant plus de force qu'ici les dialogues ne comptent pas. Tout se passe plus dans le rythme de la parole que dans le sens des phrases, plus dans la présence abrupte des acteurs que dans l'échange de leurs propos. Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau ont admirablement incarné ce parti pris. Sous des éclairages à la fois éblouissants et mystérieux, dans un espace dépouillé jusqu'à l'essentiel, ils font naviguer leurs créatures dans un au-delà indéfinissable, tissé de détresses terribles et de drôle de tendresse vague. Et le paysage devient alors étonnamment politique : ce sont les déchirés de notre monde que nous regardons là, sous cette lumière onirique et devenue pourtant impitoyable. (…)

 


Les Echos, 26/04/10

LES MAINS VIDES

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL À AMIENS.
Ciseaux, papier, caillou » est un beau texte de théâtre - émouvant et nécessaire. On peut reprocher parfois aux auteurs contemporains une écriture trop abstraite, déconnectée du réel. L'Australien Daniel Keene, lui, met les pieds dans le plat, parle d'un monde en crise où l'homme est oublié, humilié. Sa pièce a pour thème un drame social comme il en arrive tous les jours, dans tous les endroits de la planète où une entreprise ferme, où une usine est délocalisée. Son héros, Kevin, est un tailleur de pierre au chômage depuis dix-huit mois. Il passe ses journées à errer dans sa maison. Le soir, il retrouve sa femme harassée par son travail, sa fille de quinze ans qui revient du lycée. Il se sent de plus en plus étranger à ce monde qui se dissout et l'exclut. Les seuls moments où il se retrouve un peu en paix avec lui-même, c'est lorsqu'il part se promener avec sa chienne sur le site de la fabrique abandonnée, où lorsqu'il s'enivre avec un ancien collègue dans un bar de la ville…
Les personnages sont joliment brossés. La pièce de Daniel Keene nous offre quelques échappées belles sur la solitude de l'homme et l'amour des siens, ainsi qu'une astucieuse mise en abîme politique - lorsque la jeune lycéenne « raconte » à sa façon la Révolution française. Un beau matériau pour un metteur en scène, s'il ne tombe pas dans le piège du naturalisme ou du mélo social. Aucun risque avec le couple Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma… Les deux dramaturges ont tout compris du texte digne et grave de l'auteur australien. Leur lecture distancée et sensible en fait un des spectacles les plus réussis de cette saison pourtant riche en bonnes surprises.
Théâtre de silences
Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma ont saisi l'importance du non-dit, de l'indicible, lorsque tous les repères disparaissent. C'est un théâtre de silences qu'ils inventent devant nous. Silence sur scène, entre presque chaque réplique, silence ému dans la salle du théâtre d'Amiens -où le spectacle a été créé avant d'être présenté en mai à la Colline, à Paris. Le public ressent physiquement la perte de sens pour un homme qui a toujours vécu de ses mains… religieusement -allant jusqu'à sculpter, pour l'église locale, une madone qui reste muette à ses prières. Les metteurs en scène, loin d'étirer le temps, créent une sorte de transe métaphysique. On flotte dans un monde fantôme.
La scénographie épouse superbement le propos. Un rideau de plastique translucide joue les murs vides, les horizons mordorés, les mirages de discothèques ; puis compose un théâtre d'ombres, quand la famille de l'homme blessé joue derrière, au ralenti, la routine quotidienne -silhouettes noires, statue de la Vierge embrasée, couple irradié qui s'enlace… Les comédiens sont parfaitement dans le tempo, comme habités : Carlo Brandt, avec sa démarche gauche, ses mains inutiles qu'il ne cesse de regarder et le monde qui s'est abattu sur ses épaules, incarne une sorte de dieu prolétaire tragique ; tandis que Philippe Smith joue, avec une tristesse bourrue, le chômeur résigné. Marie-Paule Laval est bouleversante d'humanité. Camille Pélicier-Brouet campe une ado à la fois sage et punk, arc tendu vers un futur dur et incertain. Même le chien, mélancolique, a l'air d'avoir été licencié -mais il fait bonne figure. Cette petite tribu de désespérés magnifiques nous offre une belle leçon de tendresse et de dignité. Les mains vides, mais le cœur plein.

Philippe Chevilley

 


Blog d'Armelle Héliot, 09/05/10

CARLO BRANDT, LA LUMIÈRE DU TAILLEUR DE PIERRE

Dans la pièce de Daniel Keene mise en scène par Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma, il est un artisan au chômage qui s'interroge sur le sens de sa vie. Superbe.
Allons vite ! Dans une semaine malheureuse qui nous aura conduit de spectacle décevant à productions catastrophiques -n'était l'extraordinaire Laurence Vielle interprétant Sainte dans l'incendie de Laurent Fréchuret à la Maison de la Poésie- la lumière surgit, qui réconcilie avec le monde du théâtre, la littérature, le sens du métier de critique au passage, et qui ouvre au monde comme le font les grands livres. Un spectacle pur, un texte du grand écrivain d'aujourd'hui qu'est l'Australien Daniel Keene, toujours traduit à la perfection par Sévérine Magois.
Une scénographie dans laquelle on reconnaît l'esprit de Daniel Jeanneteau qui sait sublimer les espaces (pour Claude Régy), mais aussi pour les spectacles qu'il met lui même en scène. Ici avec Marie-Christine Soma. Ce sont eux également qui signent les lumières. Cohérence d'un espace très simple : un grand rideau de plastique blanc, translucide, laisse deviner les ombres, grises ou colorées, selon les mouvements et les éclairages, des personnages dans les moments d'intimité. Une chambre devinée, notamment. A jardin, une table de cuisine et des tabourets en formica. Le lieu de la famille. L'ado, Camille Pélicier-Brouet, la femme, Marie-Paule Laval, et le tailleur de pierre, Carlo Brandt. Une photographie d'Elisabeth Carecchio. Manquent l'ami, lui aussi au chômage, Philippe Smith et la vieille chienne à laquelle l'homme d'aujourd'hui et du Moyen Age aime parler, Catimini, très bien dressée par  Valérie Chavanon-et jeune ! 
Daniel Keene qui est l'un des plus grands des auteurs du temps -on n'oublie pas les mises en scène de Jacques Nichet, de Didier Bezace -il a été en résidence à Aubervilliers- explique qu'il a écrit cette pièce en ayant observé le visage d'un homme et dans ce qui saisit, au théâtre de la Colline, ces jours-ci, c'est le visage de Carlo Brandt. Sans même avoir lu les textes de Daniel Keene, on est fasciné par la manière dont Carlo Brandt incarne ce grand personnage, cet homme magnifique qui possède un art, et qui en est privé par les lois du marché, et qui pense et se recompose. Et qui n'est que dignité, pudeur, silence entre les mots. Mais s'il a peu de mots, le tailleur de pierre, comme tous les personnages de Keene, s'exprime admirablement bien. Et ici, c'est la noblesse de l'homme qui teinte la noblesse du dire.
Avec sa voix douce, ses mains longues et sans gras, sa présence mystérieuse, avec sa manière de partager avec les autres -très bonne distribution, très bons acteurs très bien dirigés, tous sont à louer- le comédien donne son ampleur au texte, porte sa vérité spirituelle. Du très grand théâtre et politique avec cela : poétique et politique, car c'est dans la monde même dans lequel nous vivons que le grand écrivain qu'est Daniel Keene puise son écriture. 

 


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